Un émulsifiant qui altère le microbiote intestinal ? ©Benoît Chassaing - Institut Cochin

Un émulsifiant qui altère le microbiote intestinal ?! C’est ce qu’étudie Benoît Chassaing, directeur de recherche à l’INSERM. Il nous explique plus en détail les recherches de son équipe…

Comment avez-vous découvert qu’un additif alimentaire couramment utilisé pouvait altérer le microbiote intestinal humain ? 

Benoît Chassaing : Lorsque je suis parti faire mon post-doctorat aux États-Unis, début 2012, mon encadrant s’intéressait aux maladies inflammatoires chroniques et plus particulièrement au rôle joué par le microbiote intestinal dans ces pathologies. C’est ainsi que je me suis intéressé au sujet.

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©Thisisengineering Raeng

Nous étudions les maladies comme la maladie de Crohn, la rectocolite hémorragique, mais aussi toutes les maladies inflammatoires chroniques telle que le diabète. Ces pathologies avaient la particularité d’avoir eut une augmentation rapide de leur prévalence au sein de la population au cours de ces cinquante dernières années. Alors que la génétique permet d’expliquer une partie de ces cas, des facteurs environnementaux sont nécessaires pour une augmentation soit aussi fulgurante.

Nous nous sommes donc intéressés à ce qui avait le plus évolué durant cette période : notre alimentation, et notamment l’essor des produits transformés et l’usage d’additifs alimentaires ont retenu notre attention car ils coïncidaient chronologiquement avec l’évolution de ces pathologies inflammatoires chroniques.

Pourquoi avoir étudié un émulsifiant si tout pointait vers les additifs plus largement ?

Benoît Chassaing : Une fois que le faisceau d’indices pointait vers les additifs alimentaires, nous avons en effet du faire des choix. Il existe des centaines d’additifs et il fallait bien commencer quelque part !

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©Drew Hays

Nous avons choisi les émulsifiants car ces derniers agissent un peu comme des détergents dans le sens où ils dissolvent le gras. Par exemple, si vous voulez que votre beurre de cacahuète ait et conserve une texture homogène, il faut ajouter des agents émulsifiants. Sans émulsifiant, l’huile va se séparer et remonter au dessus.

Pour revenir à notre système digestif, nos intestins sont revêtus d’une couche de mucus qui nous protège contre notre microbiote intestinal. Ce dernier est composé de milliards de micro-organismes, bactéries et virus, qui nous aident au quotidien mais qui peuvent également, parfois, jouer un rôle clef dans le développement d’inflammation intestinale chronique. Un écosystème fragile, que ces agents émulsifiants pouvaient potentiellement perturber, favorisant l’apparition et le développement d’inflammation.

Et quel est cet émulsifiant qui altère le microbiote intestinal ?

Un émulsifiant qui altère le microbiote intestinal ?
©Marcus Ganahl

Benoît Chassaing : Il existe plus de soixante émulsifiants autorisés. Parmi eux, nous avons principalement étudié le E466, le carboxyméthylcellulose, ainsi que le E433, le polysorbate-80.

Nous avons dans un premier temps observé, chez des souris qui ingéraient cet émulsifiant, le développement de certains paramètres du diabète et de l’obésité, contrairement aux souris qui n’en ingéraient pas.

De plus, chez des souris avec une prédisposition génétique, la consommation de ces agents émulsifiants a favorisé l’apparition et augmenté la sévérité de l’inflammation intestinale. A la suite de ces travaux chez la souris, il fallait bien entendu étudier la même chose chez l’homme.

Et quel impact est-ce que cela pourrait avoir chez les personnes souffrant de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin ?

Des perspectives de traitement de l’intolérance au gluten grâce au microbiote intestinal ?
©National Cancer Institute

Benoît Chassaing : Nous n’avons pas encore la réponse à cette question, mais nous y travaillons.

Nous venons de réaliser une première étude chez l’homme sain sur une durée de quinze jours, avec seize participants. La moitié des participants ont ingéré du E466 durant onze jours et nous avons contrôlé strictement ce que les participants mangeaient.

A notre surprise, même sur une période aussi courte, nous avons vu l’effet négatif de l’E466 sur le microbiote intestinal des participants !

Comment avez-vous mesuré l’altération du microbiote intestinal suite à la consommation de E466 ?

Benoît Chassaing : Pour mesurer comment l’émulsifiant E466 impactait le microbiote intestinal, nous nous sommes intéressés à sa composition, sa diversité, ainsi qu’à sa fonction.

Un émulsifiant qui altère le microbiote intestinal ? ©Benoît Chassaing - Institut Cochin
©Benoît Chassaing – Institut Cochin

Pour cela nous avons regardé deux paramètres. Le premier est le pouvoir pro-inflammatoire, c’est-à-dire la capacité du microbiote à activer l’inflammation dans l’intestin. Car le microbiote exprime des molécules qui, lorsqu’elles sont reconnues par nos cellules, conduisent à une réponse inflammatoire.

Le second paramètre étudié est la localisation des bactéries au niveau intestinal, puisque ces dernières doivent être gardée à distance de nos cellules afin de ne pas induire d’inflammation chronique. Plus la distance entre les bactéries de notre microbiote et nos cellules s’amenuise, plus le risque d’inflammation est grand.

Et ce que nous avons observé chez certains patients traités au E466 était une forte diminution de cette distance, alors que ceci n’était jamais observé chez les patients n’ayant pas consommé d’E466. L’étude était bien sur trop courte pour voir les conséquences inflammatoires, mais ces observations laissent penser que sur le long terme, la consommation de certains agents émulsifiants pourrait conduire à une inflammation intestinale chronique chez l’homme, et ainsi jouer un rôle dans les maladies métaboliques et les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin.

Quelles sont les prochaines étapes de l’étude ? Et pourra-t-on en tirer des conclusions sur le long terme ? 

Benoît Chassaing : Cette étude a en effet ouvert de nouvelles questions. La première est de comprendre pourquoi certaines personnes sont très sensibles au E466. Il se peut que je puisse ingérer cet émulsifiant sans que cela n’altère trop rapidement mon microbiote. En revanche, il se peut que vous y soyez plus sensible et nous ne savons pas encore pourquoi.

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©Philippe Huguen AFP

La seconde question qu’il reste à étudier est de voir les effets des agents émulsifiants chez les patients atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI). Cette étude clinique a été initiée avec nos collègues du Kings College de Londres.

La démarche est ici différente car comme l’étude se fera auprès de personnes malades, le but n’est absolument pas de les rendre encore plus malade en leur faisant consommer du E466. Au contraire, nous allons étudier si l’arrêt de la consommation de ces agents émulsifiants peut avoir un rôle bénéfique sur leurs maladies digestives.

Est-ce que vos recherches pourraient expliquer d’autres pathologies intestinales, telle que l’hypersensibilité au gluten ? 

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©Emily Morter

Benoît Chassaing : C’est possible, car tout ce qui va nourrir l’inflammation au niveau intestinal peut jouer un rôle dans l’apparition de ces pathologies. Comme pour les MICI, les agents émulsifiants ne sont pas suffisants pour conduire à la pathologie, mais ils pourraient créer un terrain favorable.

La photo de couverture est signée : © Benoit Chassaing/Institut Cochin – Visualisation du microbiote intestinal humain (rouge) au sein de la couche de mucus (verte) située à la surface de l’intestin.


A PROPOS DE L'AUTEUR

Cécile Gleize

Fondatrice de Because Gus et gluten free !

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